Déclics
Je programme ce post pour être synchrone avec les défis du samedi... pendant que je ferai cours. La consigne 74 portait sur une citation de Lamartine : "objets inanimés, avez-vous donc une âme ?"
Voici mon texte, qui s'intitule : "Déclics".
Elle n’en a jamais rien su. Des nuits à l’attendre dans le
noir, de la poussière qui s’entassait sur mon corps, de la sueur qui coulait le
long de mes hanches lorsqu’elle me tenait. Rien non plus sur la jouissance
qu’elle me donnait du bout des doigts, des fenêtres qu’elle ouvrait sur ma vie,
des pupilles qui se dilataient, encore moins de ma solitude dans le coffre de
métal qui devait me protéger.
Elle sait pourtant le bonheur du soleil d’hiver sur mes
joues, et mes paupières délicates. Les ombres ne m’ont jamais fait peur. Je ne
pouvais pas avoir peur : elle était là.
Jamais elle n’a tremblé.
Ah, si, une fois. Enfin, elle a eu peur de trembler. Elle a
craint de rater l’image parfaite, de ne pouvoir la saisir. Je sais qu’elle aime
les portraits. Elle dit qu’elle rend les gens beaux. Qu’elle ressort d’eux
cette beauté, parfois insaisissable.
C. était là, dans la lumière déclinante du début de soirée,
après une promenade dans les monts auvergnats. Les pantalons et les pulls
avaient souffert, mais nous étions arrivés jusqu’à Saint-Nectaire. Nous étions
passés par les champs interdits. Les chemins de traverse. Le moment était
parfait.
C., assise sur un banc de fortune, perdue dans le fil de ses
pensées, vraisemblablement heureuse à ce moment-là, précis et infime. Prête à
se lever, seule sa main se mouvait, comme un signe de départ.
Elle m’a pris entre ses mains légèrement tremblantes, à la
fois empressées et savourant l’instant parfait. La lumière. L’arbre noueux en
arrière-fond. Ne pas manquer le tronc ancien, qui entourait le visage de C..
Les yeux de cette dernière ont braqué notre regard, et ont ébauché un sourire.
C’était le signal.
Elle n’a pas tremblé. Le portrait serait parfait, forcément.
En noir et blanc, forcément.
Plus tard, quand C. sortirait violemment de sa vie, elle me
rangerait dans une valise rembourrée. Je l’ai attendue des mois, des années
peut-être. Ma meilleure amie. Ma plus belle amante. Celle qui se cache derrière
moi pour mieux se voir au travers des autres. Inconnus ou personnes aimées.
Il y a maintenant des milliers de cadeaux que nous avons
faits ensemble. De l’infiniment petit. Des nus. Du très proche. Des œuvres
d’art. Paris. Beaucoup de portraits.
Elle n’a jamais tremblé. Juste failli une fois. C’était il y
a longtemps. Des mois, des années, c’est sûr.
Elle n’en saura jamais rien. Des nuits à l’attendre dans le
noir, de la poussière qui s’entasse parfois sur mon corps, de la sueur qui
coule le long de mes hanches lorsqu’elle me tient. Rien non plus sur la
jouissance qu’elle me donne du bout des doigts, des fenêtres qu’elle ouvre sur
ma vie, des pupilles qui se dilatent, et encore moins de tout l’amour que l’on
s’échange, entre deux miroirs…