Le côté obscur du jour
La consigne 66 portait sur la panne de courant. Il fallait aussi insérer au moins dix nombres. Voici mon texte... assez sombre, il faut bien le dire.
J’en compte seulement cinq, ce soir. Les autres ont dû se
planquer, encore. Je sais bien qu’ils m’observent. Ce qui me perturbe, c’est
que je m’étais préparé à en voir au moins huit.
Je les avais invités pour baisser leur garde.
J’ai tout bien pensé,
ça, c’est sûr : les boissons, les gâteaux apéros, les petits fours. Mais
comme j’ignore ce qu’ils mangent vraiment, j’ai ajouté des saucisses, des
légumes, des brochettes de bœuf et du fromage. Je n’ai pas encore tout sorti,
mais je suis dans les starting-blocks depuis trop longtemps pour être surpris.
Quoique.
Deux
d’entre
eux-les chefs de la meute, je suppose- semblent renifler : leurs nez
s’agitent. Ce n’était pas arrivé jusque-là.
Je me ressaisis :
mon plan est bien ourdi, pas de panique. Ils s’avancent un peu. Leur odeur
faisandée m’a toujours donné envie de vomir. Je dois me retenir. Pas
maintenant. Ne pas tout gâcher pour un simple haut-le-cœur.
Je dois attendre que
les trois autres débarquent. Ils ne
vont pas résister cette fois, je le sens. Ils aiment l’odeur de ma sueur quand
il fait chaud. Je l’ai compris il y a environ dix ans : j’étais au bord d’une plage, en train de flemmarder
au soleil avec ma femme, quand je les ai vus pour la première fois. On ne me la
fait pas : j’ai donc choisi une journée estivale pour les exterminer. Même
la météo pouvait contrarier mes plans. Mais là, il fait vraiment chaud, presque
lourd. Le temps va tourner à l’orage, à n’en pas douter. Pas grave : ça
couvrira le bruit…
Je reste toujours face
à eux. Ne jamais leur tourner le dos est une règle d’or. J’ai commis l’erreur une fois, pas deux. La femelle avait alors voulu me mordre au sang. Le mâle
s’était ensuite jeté sur elle, non pas pour me sauver, mais pour défendre son
bon de gras : il ne supporte pas que l’on touche à son garde-manger ni à
ses jouets. Je m’en étais sorti cette fois encore, grâce à l’apparition de la
nuit : ils ne vivent que le jour. Je me demande si ces deux-là s’étaient accouplés après leur
dispute…
Je vois leurs babines
frétiller. J’ai lentement sorti le plateau qui contient la viande, sans geste
brusque. J’aurais pu parier sur leurs préférences culinaires. Je jette environ dix morceaux de viande un peu au hasard
devant eux. Ils se ruent dessus. Et ils se sont encore rapprochés. Une fois
qu’ils auront passé la ligne fatidique que je me suis tracée mentalement,
j’appuierai sur le détonateur. Mais ils sont encore un peu trop loin…
J’espère avoir assez de
viande.
L’atmosphère est
étouffante. Une goutte de sueur perle à mon front. Le ciel commence vaguement à
s’assombrir et j’entends au loin le tonnerre de façon assourdie.
Leurs yeux rouges ne me
quittent pas du regard, même lorsqu’ils dévorent la chair. Je vérifie une
énième fois que le détonateur est bien dans ma poche de veste. Je jette encore
de la nourriture, plus près de moi, cette fois.
Le mâle dominant arrête
les autres d’un mouvement de tête. Il me défie. J’essaye de sourire et de
montrer mes paumes retournées, vides. Il renifle. Grogne un peu. Vas-y, grogne,
je suis habitué, depuis le temps.
Il donne le feu vert
aux autres. Ils avancent lentement quand même. Je n’en peux plus, l’air est si
moite ! Le tonnerre se rapproche. Allez, avancez, bon sang ! Qu’on en
finisse ! Que vous me foutiez enfin la paix…
Ça y est, ils y sont. Là, j’ai une chance de les avoir. Je savoure l’instant. J’entends le clapotis de quelques premières gouttes dehors. Je souris vaguement. Je n’ai pas souri depuis des années, je crois. Ma main est au-dessus de ma poche. Je suis prêt. Je suis si prêt de la libération…
_ P’tain, j’en ai marre
de c’lui-là ! Il n’a qu’une
piqûre par jour, mais quel bastringue à chaque fois !
_ Ouais, je sais :
les autres tarés de l’étage sont plus faciles à gérer. Tu les bourres de
quelques cachets, et hop, i’s’tiennent à carreau.
_ Va encore falloir que
je lui mettre deux baffes pour l’calmer.
_ Vas-y mollo quand
même : on sait pas c’qu’i’ raconte aux psy’…
_ Allez, c’est bon, il
a eu sa piquouze : éteins la lumière. On est tranquille jusqu’à demain.