Hais / Aime
Le
17 mai, jour anniversaire de la suppression en 1990 de l’homosexualité
de la liste des maladies mentales dressée par l’OMS, débats,
projections de films, réunions publiques ont célébré dans une
cinquantaine de pays la troisième journée mondiale de lutte contre
l’homophobie.
Si les actes homophobes ne sont pas recensés officiellement en tant que tels, l’association SOS-Homophobie a recueilli 1332 témoignages en 2006, soit une augmentation de 10% par rapport à 2005 (voir Libération) Le nombre d’agressions physiques, trois par semaine, est lui aussi en augmentation : 17% par rapport à 2005. Ainsi, selon la Halde
(Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité,
40% des homosexuels disent avoir été victimes d’actes ou de propos
homophobes sur leur lieu de travail.
L’universitaire Louis-Georges Tin, président du comité IDAHO (International day against homophobia) a lancé en 2006 une pétition en faveur de la dépénalisation universelle de l’homosexualité : aujourd’hui, plus de 70 Etats condamnent encore l’homosexualité, et dans une dizaine de pays la sanction prévue par les textes est la peine de mort. La Pologne a voté cette semaine un amendement pour lutter «contre la propagation de l’homosexualité».
J’ai
préfacé il y a deux ans le livre d’Eric Verdier et Jean-Marie Firdion Homosexualité et suicide. Les auteurs montrent que
toutes les études internationales concordent : les jeunes homosexuels
ont six à treize fois plus de risques de commettre une tentative de
suicide que les jeunes hétérosexuels.
Et pourtant, beaucoup d’entre
vous pensent certainement que l’homosexualité n’est plus une tragédie
dans notre pays. Des ministres, des hommes politiques, des
intellectuels, des artistes, des vedettes du Loft ou autres
télé-réalités font chaque jour publiquement état de leur choix de vie.
Avec de plus en plus de simplicité et de tranquillité.
Pourtant la
visibilité actuelle de l’homosexualité procure paradoxalement aux
adolescents taraudés par le désir homosexuel un sentiment de grande
étrangeté, peut-être équivalent à celui éprouvé par ces centaines de
réfugiés qui viennent échouer à nos frontières. Savoir qu’il existe un
ailleurs où l’on peut manger à sa guise, se soigner et avoir chaud.
Mais que pour le moment il faut attendre, et affronter un quotidien
difficile. Nous l’avions évoqué à propos de la recrudescence des
contaminations par le VIH.
De fait, le jeune qui se découvre est confronté à deux groupes sociaux au sein desquels l’homosexualité reste indicible : sa famille —et il sait à quel point son orientation va être pour ses parents une épreuve— et son groupe de pairs —encore animé à cet âge par l’hyper conformisme caractéristique des bandes d’adolescents. Car l’homophobie ne s’exprime pas forcément sous forme de coups ou d’insultes.
Ainsi Christophe, un de mes jeunes patients de 17 ans qui se rend tous les jours à son lycée l’angoisse au ventre. Il n’a jamais reçu été insulté, il n’a jamais été inquiété. Mais une camarade qui vient d’arriver dans son établissement est «au courant» car elle l’a connu avec un ami gay pendant les dernières vacances. Bien sûr, elle lui a juré de ne rien dire, mais il suffit que par étourderie elle en parle à une amie, qui le répétera à untel ou unetelle, et Christophe sait qu’il est foutu. Il n’envisage même pas de remettre les pieds dans ce lycée, qui est pourtant réputé pour sa bonne ambiance. La vie quotidienne de Christophe est un enfer, il surveille tous les regards, traque le moindre sous-entendu. S’il a appris au cours de nos séances à ne pas avoir honte de ce qu’il est et à s’affirmer, qui peut le rassurer sur cette réalité qui est celle de tous les jeunes homosexuels du monde ?
Pour la plupart des homosexuels qui
reviennent sur les péripéties de leur enfance, et même pour les plus
affirmés d’entre eux, ceux pour qui la fierté et la reconnaissance de
leur identité est une réalité conquise, ressurgit un passé cristallisé
autour du secret, de la honte et de la dissimulation.
Si dépression,
suicide et homosexualité se conjuguent avec une telle évidence, c’est
au nom d’une logique qui s’enracine dans les limbes de la vie psychique
: comment le désir homosexuel a-t-il été perçu, accepté, partagé depuis
la plus tendre enfance ?
Beaucoup peuvent acquérir l’habitude de se couper en deux, de dénier leurs sentiments, de se sentir en porte-à-faux dans tous les champs de leur vie psychique. Tout au long de ces traumatismes quotidiens liés au rejet social, l’identification à l’agresseur n’est pas loin : on a vite fait d’adopter une merveilleuse ironie sur soi-même et sur la vie en général. Si les gays ont vis-à-vis d’eux-mêmes la dent si dure, c’est qu’ils ont depuis longtemps acquis du métier à cet exercice. La plupart des homosexuels passent, ne seraient-ce que quelques années, par ce bouleversement profond qui leur fait intérioriser la honte de soi et cultiver des sentiments négatifs. Soumis à une attente interminable, leur désir n'a aucune possibilité de se dire ou de s'épanouir au contact d'autrui. Il devient un élément encombrant, un corps mort, abject dont on aimerait bien se débarrasser. C'est ce que l'on appelle communément «l'homophobie intériorisée».
Se
sentir fier de soi dans tous les aspects de sa vie psychologique et
émotionnelle n’est une mince affaire pour personne, mais dans le cas
qui nous occupe, chaque expérimentation de perte, de conflit, de
rupture risque de réactiver dans un télescopage actuel ces mécanismes
précoces d’intériorisation du rejet social, et ce sont toutes les
blessures de l’enfance qui ne demandent qu’à se rouvrir.
La
«préférence» homosexuelle a ceci de particulier par rapport à d’autres
goûts ou d’autres orientations qu’elle va «coller» à l’identité de
l’adolescent, recouvrir toute autre préférence ou aspiration pour
effectuer une véritable centration identitaire. Ici aussi, ce «collage»
est de nature sociale envers un jeune qui n’en demande pas tant. Il
revient en permanence sous forme de dérision ou d’insulte rappeler une
identité qui le plus souvent ne s’est même pas encore matérialisée par
un aveu ou par des actes. Une forme de mort est incontestablement
d’enfermer quelqu’un dans son identité.
La question de la honte sociale liée à l’homophobie et au secret surgit très rapidement au cours des psychothérapies, si on y est attentif, même chez ceux qui pensent que c’est une affaire réglée depuis longtemps. C’est peut-être vrai socialement, mais pas psychiquement. Le fait de l’énoncer permet de montrer comment ces mécanismes sournois de rejet, d’attaque des liens et de dissimulation peuvent encore être actifs et peser à l’insu dans la vie présente, même si l’impression demeure qu’ils ont été dépassés, qu’ils n’existent plus.
Si l’expression quotidienne et banale de l’homophobie ne se résoudra
pas uniquement à coup de textes de lois, il va de soi que l’égalité des
droits pour le mariage comme pour la filiation est une étape
fondamentale vers la visibilité et la «normalisation». L’évolution de
la famille fait qu’aujourd’hui des centaines d’enfants sont élevés par
deux parents dont un des deux n’a aucun statut légal.
Rappelons à
cet égard que notre nouveau président est un fervent opposant à
l’homoparentalité. Et que Christian Vanneste, condamné en janvier pour
injures homophobes, est candidat CNI-UMP aux législatives.
Mais il ne sont pas les seuls. Et certains de mes confrères s’illustrent avec brio à cet exercice.
Depuis
que les homosexuels n’incarnent plus la race maudite du pervers sublime
cher à Foucault ou à Genet, et que leurs aspirations peuvent s’exprimer
davantage en termes d’intégration, de couple, voire de famille, une
nouvelle forme d’homophobie, bien plus sournoise s’énonce en effet au
nom d’un savoir scientifique qui ne repose que sur des opinions et des
a priori affectifs. Les homosexuels sont des clones, atteints de
troubles narcissiques, incapables de respecter la différence anatomique
des sexes. Les anathèmes fleurissent et les pires catastrophes sont
prédites à la société occidentale. Des psychanalystes parmi les plus
sérieux se sont lancés dans une véritable croisade médiatique au nom
d’une paternité symbolique menacée par le nouvel ordre homosexuel.
Les
débats intenses menés sur le Pacs, puis sur l’adoption, ne s’articulent
qu’autour de l’enjeu central d’une redéfinition de la figure et du
statut de l’homosexuel seul ou en couple dans notre société. Rappelons
que la psychanalyse n’a pas pour fonction de dire la norme, mais
d’aider les individus à vivre au mieux leurs désirs et leur choix.
La santé psychique de millions d’adolescents ne tient à présent qu’aux conditions de leur visibilité.