Canalblog Tous les blogs
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Prof et plus si affinités
Publicité
Archives
Prof et plus si affinités
ecriture
18 mai 2009

Une chanson douce...

Face à l'ampleur du succès des défis du samedi, les textes sont dorénavants publiés en fonction de leur arrivée tout au long de la semaine. Le mien a été diffusé aujourd'hui...

Consigne :

Mme Katia Laipouls-Scière                                           Vendredi 15 mai 2009
Aide-soignante de jour
à la Résidence des Écureuils
28*** Berdoncière


Madame, Mademoiselle ou Monsieur,


Madame Mireille Icks vient de décéder, à l’âge de 94 ans, le 8 mai 2009, à la maison de retraite des Écureuils de Berdoncière.

Avant de mourir, elle m’avait confié un petit agenda très usagé. J’y ai trouvé toutes les adresses notées au cours de sa longue vie. Certaines semblaient très anciennes. La vôtre y figurait.

Quels étaient vos liens avec Madame Mireille ? A quelle époque de sa vie l’aviez-vous fréquentée ? Quels souvenirs avez-vous conservés d’elle ?

Je ne l’ai connue que fort âgée. Elle se livrait peu. Je voudrais que vous m’aidiez à me faire une idée de son passé. J’ai entrepris d’écrire à toutes les personnes dont je suis parvenue à déchiffrer les adresses.

Je lirai toutes les réponses et, au cimetière, je brûlerai votre lettre et laisserai tomber les cendres sur la modeste tombe de Madame Mireille. J’étais seule à suivre son enterrement.

Vous serez aimable de m’envoyer votre lettre à l’adresse suivante : samedidefi@hotmail.fr, vous prendrez la précaution de préciser : “Tentative d'esquisser le portrait d'une inconnue.”

Je vous prie d’agréer, Madame, Mademoiselle ou Monsieur, l’expression de mes sentiments les plus dévoués.


Katia L.-S.

P.S. : Ne vous étonnez pas qu’une aide-soignante d’une maison de retraite de campagne sache rédiger une lettre sans trop de  fautes d’orthographe, j’ai profité d’un des rares moments de lucidité hebdomadaire d’un gentil vieux monsieur de la résidence qui a accepté de relire mon brouillon en échange d’une sucrerie proscrite par la faculté “diafoirine”.


Et voici mon texte :

Mme Germaine Corvisier

4, rue de la Prairie

08000 Charleville-Mézières

Mme Katia Laipouls-Scière

Résidence des Ecureuils

28*** Berdoncière

 

Dimanche 17 mai.

 

Madame,

 

Je vous remercie pour votre sollicitude et votre intérêt. Je suis très étonnée d’avoir de si tristes nouvelles de Mireille, et ce après autant d’années… Je ne pensais pas qu’elle aurait gardé mon adresse quelque part, ni aussi longtemps.

J’ai connu Mireille dans une usine de l’Oise, pendant la guerre. Nous travaillions ensemble dans le même carré. Oh, que tout cela me paraît loin ! Nous étions de toutes jeunes filles, encore bien innocentes. Mireille avait environ deux ans de plus que moi, alors je la prenais en modèle.

Le travail était dur à l’usine, surtout en cette période de tensions. Je ne vous apprends rien, je suppose. Vous avez beau être toute jeune et ne pas avoir connu la guerre, je me doute que mes propos, qui pourraient passer pour des radotages de vieille femme, vous sont familiers malgré tout : l’école a été là pour vous l’apprendre, Dieu merci. Plus modestement que vous qui êtes aide-soignante, j’ai eu mon certificat d’études, mais mes parents n’ont pas voulu que je poursuive, et l’Histoire s’est chargée du reste… Voilà que je radote. Je reprends le fil de mon récit, pardonnez-moi.

Nous passions l’heure de déjeuner entre filles du même carré. Nos liens étaient assez forts, même s’il existait quelques tensions parfois : de petites jalousies, des crêpages de chignons, rien que de très banal, finalement.

Mireille paraissait « délurée » aux yeux de certains ; moi je la trouvais légère, riante, affable, rayonnante… Au sein de notre groupe d’ouvrières, elle avait fait sa place tout naturellement en « chef de clan ». Les choses s’étaient imposées d’elles-mêmes, sans qu’on sache trop pourquoi.

Le soir, après le travail, nous rentrions vite avant le couvre-feu. La vie n’était pas drôle, mais nous tâchions d’y mettre de la couleur : Mireille portait des robes fleuries un peu osées pour l’époque, et moi je l’invitais parfois chez moi pour prendre une chicorée. Mes parents tenaient un café, et nous avions le droit de temps à autre d’en boire un succédané, meilleur que l’orge ou le gland de chêne, sans goût…

Dans ces cas-là, Mireille dormait à la maison, pour éviter les soucis des patrouilles du couvre-feu.

Elle devait dormir avec moi, nous n’avions pas le choix. Cela ne nous posait aucun problème : nous avions beau partager nos journées de travail, nous papotions une bonne partie de la nuit sans souci !

Je crois que parler de garçons, de futilités, de chiffons nous allégeait le quotidien. Les discussions graves, nous les laissions aux hommes. La société le voulait encore ainsi…

La vie se dévidait devant nous, les machines tournaient à plein régime, la peur était dans la rue, mais nous avions notre train-train, même dans les pires moments de cette sale période.

Un de ces « après-midi chicorée », Mireille dut rester dormir car le couvre-feu était passé. Nous avions peur ce soir-là à cause des bombardements : nous étions tous descendus à la cave, puis remontés au bout de deux heures. C’est long, deux heures… Il paraissait y avoir des dégâts aux alentours. Les bombes étaient tombées non loin de là, semblait-il.

Mireille et moi tremblions encore en nous couchant. J’ai commencé à pleurer, sans rien dire. Mireille l’a senti et m’a gentiment prise dans ses bras. J’ai pleuré assez longtemps, me semble-t-il. Sans doute ai-je voulu profiter de ce moment de tendresse volé à celle que je voyais comme ma grande sœur. Elle me caressait les cheveux tout doucement.

A un moment donné, elle a chantonné très bas. C’était à peine un murmure. Je n’avais jamais entendu sa voix ainsi. Elle était plus grave mais aussi plus délicate. Ou plus sensuelle, je peux enfin oser dire le mot. J’ai cessé de pleurer à ce moment-là, pour pouvoir mieux l’entendre.

Je ne saurais dire quelle était la berceuse qu’elle a fredonnée pour moi : je ne la connaissais pas. Je n’ai pas dit un mot. J’entendais Mireille respirer. Elle s’est détachée un peu de moi, a soulevé mon menton, séché mes dernières larmes, et m’a souri.

Son sourire était différent de d’habitude. Plus épanoui. Encore plus rayonnant. L’espace d’un instant, je n’ai vu en elle que la Femme. Pas l’amie, pas la sœur que je n’avais jamais eue, mais bien la Femme. Mireille a dû sentir mon trouble.

Elle avait toujours mon menton sous ses doigts. Elle a posé son annulaire sur ses lèvres pour m’indiquer que je devais rester silencieuse. Je ne savais plus penser. Je le trouvais incroyablement belle. Elle a posé sa main gauche sur mes paupières. Je l’ai laissée faire… J’ignore pourquoi encore aujourd’hui. Et elle m’a embrassée délicatement. Pas comme ces baisers de cinéma fougueux et passionnés. Non, juste ses lèvres sur les miennes, avec une infinie douceur. Elle est passée plusieurs fois sur ma bouche, en parcourant de petits baisers silencieux mon visage, comme pour avaler mes dernières larmes.

Mes yeux aussi ont découvert cette douceur. J’étais fort troublée, moi qui n’avais jamais rien connu de tel… Elle a retiré ensuite ses mains, s’est tournée et a fait semblant de s’endormir, contre moi malgré tout. Je n‘ai pas fermé l’œil de la nuit.

Au matin, Mireille était redevenue Mireille. Moi, j’étais retournée.

Les jours ont défilé comme avant. Nous allions vers la liberté sans le savoir. Moi, je guettais un signe, une explication, mais rien ne venait de la Mireille gaie et enchanteresse que tout le monde appréciait ou enviait à l’usine, c’est selon.

La Libération venue, d’autres choses s’offraient à nous. Tout était à inventer, à refaire, à vivre, surtout pour les femmes, nous le sentions bien. Un jour, Mireille m’a annoncé qu’elle partait plus au nord, qu’elle voulait chanter…

Je trouvais cela très audacieux, mais fort peu étonnant de sa part. Nous avons échangé quelques courriers par la suite. Je voulais maintenir le fil ténu qui nous reliait. Je la tenais au courant de ma vie (rien que de très classique : mariage, enfants, achat de la maison…). Et puis un jour je n’ai plus rien reçu de sa part.

Je pensais qu’elle m’avait oubliée. Je craignais aussi de mauvaises nouvelles. Les années ont passé ; j’ai cherché dans les journaux quelques traces de ses concerts, en vain. Ce que mes petits-enfants appellent « internet » n’existait pas, et d’après ce qu’ils m’ont dit, c’est une mine d’informations.

Bref, je n’avais que peu de ressources. Et puis après tant d’années, voilà que je reçois votre lettre ! J’y apprends la mort de celle qui avait eu tant d’importance pour moi, dans une région éloignée des derniers échos que j’avais eus d’elle…

Vous répondre m’a pris la journée car ma vue a beaucoup baissé et mon grand âge ne m’aide guère… J’ai tenu à écrire moi-même cette missive car je n’aurais pas trop aimé que mes enfants apprennent aussi aisément cette partie de ma vie. J’irai quand même à la Poste faire des photocopies avant de l’envoyer : je sais que la mort peut me cueillir à n’importe quel moment, et je veux laisser des traces derrière moi ; pas comme Mireille.

Mes enfants me disent têtue de vouloir vivre ici, sans aide réelle. Je ne sais pourquoi Mireille a fini sa vie en maison de retraite : cela ne lui ressemble guère. Je m’y refuse, moi. J’ai vécu dans cette demeure avec mon mari et mes enfants. L’un d’eux y est même né. Je mourrai là, c’est sans appel. Mon fils aîné l’a compris et vient avec moi faire les courses. Il a même voulu que j’aie une aide-ménagère. J’ai cédé récemment car mon arthrose me fait souffrir quand même… Mais ma Mireille… Elle avait tant d’énergie et de fougue !

Je garde cette image d’elle : légère, vivante, douce. Pardonnez ma franchise sur le lieu où vous travaillez, mais ce sont pour moi des mouroirs. J’aurais dû y finir ma vie aussi, je le sais. J’ai cette chance de vivre au milieu de mes fleurs, avec tous mes souvenirs et les rires de mes petits-enfants infernaux ! Je peux maintenant planter le souvenir de Mireille dans mon jardin.

Merci pour cela, Katia. Je finis sur votre prénom, car vous avez l’âge d’être ma petite-fille sans doute. Je vous quitte le sourire aux lèvres, en me disant que cette image de Mireille brûlera au-dessus de sa tombe et finira peut-être sur la mienne, au gré du vent…

J’aime cette idée.

 

Bien à vous,

Germaine  Corvisier

 

 

 

 

Publicité
16 mai 2009

Y'a un pépin

Consigne 60 : l'acidité.



_ T’as le temps de boire un verre ?

_ Ouais, y’a rien qui presse.

_ Mouarf !

_ Passe-moi le lait, tiens.

_ Il va tourner, mais bon... Moi j’ai plutôt envie de Pepsi.

_ T’as vu la nouvelle ?

_ Laquelle ? La grosse ?

_ Nan, la moche.

_ Mouarf !

_ Ah c’est sûr, on n’est pas gâtés ! Voir leurs tronches aplaties tous les jours, y’a mieux.

_ Et t’as entendu leurs voix ?

_ M’en parle pas ! Tiens, quand j’y pense, je suis vert…

_ Mouarf !

_ Elles sont bizarrement sapées, aussi.

_ Moi j’dis, les donzelles qui se changent au moins deux fois par jour, c’est qu’elles ont pas grand-chose dans le ciboulot.

_ T’as raison. Elles manquent de goût.

_ Mouarf !

_ Bon, allez, faut reconnaître que la petite dernière, elle a beau être ronde comme une pomme, elle est plutôt pas mal.

_ Nan ? Tu le penses vraiment ?!

_ Mais nan, j’ris jaune !

_ Mouarf ! On s’en paye toujours une tranche, avec toi !

_ Mouarf ! Faut bien : la vie est courte, hélas… Un zeste d’humour ne fait pas de mal.

_ Tu m’redonnes du jus pour la journée, quand même !

_ Mouarf ! N’en fais pas trop…

_ Allez, j’vais m’couper en quatre encore pour la petite Cerise du premier…

_ Lâche-lui la grappe, un peu !

_ Oh ça va, hein ! Sois pas amer ! C’est pas parce que t’as pas de gonzesse que tu dois priver les autres d’un peu de douceur.

_ Tu m’fais trop rire jaune, là. J’me casse. J’vais boire un verre.

_ Ouais, paye-toi une limonade !

_ Ah ah, très drôle. Me prends pas pas le citron !

_ Mouarf… Ceriiiiiiiiiiiiiiiiiiiise ?

perrier_citron

11 mai 2009

Le défi du samedi

ecriture1bb6


Comme je me remets à l'écriture, et que mon nouveau site ami est dans mes liens, je me suis dit qu'il serait judicieux de vous faciliter la tâche. Dorénavant, mes participations seront postées ici aussi, dans la catégorie "Ekritur".
Mes premièrs textes viennent d'être mis en ligne, antidatés : on a une semaine pour envoyer son texte, qui  est publié le samedi, et j'ai commencé fin mars. Il vous suffit donc de cliquer sur la bonne catégorie pour les retrouver.
Je mets au début de chaque entrée un résumé de la consigne (ou bien celle-ci dans son intégralité) pour que vous connaissiez les cadres à l'intérieur desquels on se glisse...
J'espère que cela vous plaira. Et n"hésitez surtout pas à me laisser des critiques (bonnes ou mauvaises !), et allez faire un tour sur le défi du samedi, où bon nombre de défiants sont stupéfiants !

PS : merci de respecter les droits d'auteur si vous voulez diffuser des textes et des photos (je n'utilise que les miennes, globalement).

9 mai 2009

L'au-delà de la toile

Consigne 59 : écrire un texte à partir d'une toile de Hopper, "Les oiseaux de nuit".

hopper1


Phil s’affairait alors que nous n’étions que trois oiseaux de nuit, en plein cœur de cette nuit estivale, à humecter nos lèvres sur les tasses ou à faire semblant. Les cafés refroidissaient souvent trop, mais Phil en resservait toujours du chaud de bon cœur.

Je finissais ma cigarette alors que John et lui parlaient base-ball. Imaginant la tête que j’avais à cette heure tardive, j’ai envisagé de me repoudrer le nez. Tout était lent. Je manquais d’énergie pour aller jusqu’à la porte des toilettes, sur ma gauche. Je savais aussi qu’elle menait aux cuisines, et à l’idée de nager dans des relents de friture, mon cœur se soulevait déjà.

John avait maintenant les yeux dans le vide. Je savais que l’on ne rentrerait pas de sitôt pour autant. Mollement, je me dirigeai vers la porte de toilettes. J’entendis John parler au troisième client, un type que l’on connaissait de vue et qui lisait son journal en mangeant une part de cheesecake.

Etonnamment, je ne plongeai pas dans des odeurs de graillon ou de cuisine : cela sentait presque le propre. Un parfum citronné émergea puis disparut aussi vite qu’il était apparu subrepticement. La porte des toilettes était à gauche. Au fond, celle des cuisines. A droite, une autre porte sur laquelle était inscrit « Staff only » et à laquelle je n’avais jamais porté vraiment attention. Mais là, elle était légèrement entrouverte. J’entendis quelques bruits lointains. Sans savoir pourquoi, prise d’une certaine curiosité, je m’approchai de la porte et penchai la tête.

Il s’agissait des vestiaires pour les employés. La pièce était sombre, à peine éclairée. Mes yeux se sont habitués pourtant assez rapidement. Une employée, celle à qui je devais sans doute la délicate odeur citronnée, me faisait dos. J’aurais dû m’éloigner discrètement, car je devinai qu’elle allait se changer. Mais non. Je restai là, immobile, incapable de bouger.

Elle portait une robe légère surmontée d’une grande blouse blanche aux rayures roses. Au mouvement de ses bras, je devinai qu’elle déboutonnait celle-ci. Sans comprendre, je me mis à frissonner dans ce couloir étouffant. Je suspendis mon souffle. J’aurais presque pu entendre le bruit des boutons pression se décapsulant tour à tour, lentement. On sentait la fatigue de cette femme. Elle soupira en ôtant sa blouse. La robe qu’elle portait était de couleur crème, aussi discrète que la mienne était voyante. Pourtant, je crus deviner ses dessous…

Il fallait que je quitte cet endroit, il était encore temps. Mais non. Aucun mouvement n’était possible. Si je bougeais maintenant, la jeune femme serait surprise et je ne saurais me justifier. Je sentis mon pouls s’accélérer d’un battement d’aile imperceptible. Sa main droite alla masser sa nuque, doucement. J’étais suspendue à cette longue main fine…

Elle s’assit sur le petit banc derrière elle, toujours sans tourner la tête. Elle se pencha. Retira ses chaussures. Et elle massa alors ses pieds délicatement. Je la vis relever ses jambes l’une après l’autre, les appuyer contre les casiers des vestiaires, et ôter ses bas. J’étais suspendue à ces jambes tendues comme un fil…

Les bas pendaient sur le banc, pauvres voiles de tissu morts de n’être plus accrochés à ses cuisses. Elle était toujours assise et ne bougeait maintenant plus. Sa tête était penchée en avant. Elle refit les mêmes gestes que pour ôter sa blouse, mais cette fois-ci avec la robe crème. Le bruit que fit la robe en tombant était splendide. A peine un froissement d’ailes. J’étais suspendue au papillon…

Pourquoi ne bougeai-je toujours pas ? Que m’arrivait-il ? J’étais hypnotisée par les gestes simples de cette femme sans visage. Elle était en dessous et j’eus soudain très chaud. Elle se leva, ouvrit un plus la porte de son casier, et en sortit une robe… rouge. Elle l’enfila presque trop rapidement. J’étais suspendue aux courbes du dos, à la cambrure délicieuse, aux fesses insolentes…

Elle tordit ses bras pour faire remonter la fermeture éclair dans le dos, et noua la ceinture qui fit ressortir sa taille. Je la vis ranger ses affaires, replier les bas, glisser la robe crème et la blouse dans un sac. J’aurais eu largement le temps de m’éclipser. Mais non. J’étais suspendue à la paire de chaussures rouges qu’elle allait enfiler…

Elle glissa ses pieds fins dans les escarpins carmin, ferma la porte de son casier, et fit ce geste renversant d’enfin libérer ses cheveux qui étaient jusque-là attachés. Elle passa ses doigts dans sa chevelure en agitant la tête sur les côtés, comme pour les gonfler. J’étais suspendue à la toison épaisse…

Elle se retourna. Et me vit. Elle ouvrit simplement la bouche en signe de surprise. Se reprit aussitôt. Dignement, elle prit son sac, marcha jusqu’à moi avec ce que je pris dans la pénombre pour un sourire. Je ne savais plus quoi faire. J’étais suspendue à ses lèvres, à ses hanches, au bruit léger de ses talons…

Elle ouvrit la porte en grand. Nous étions face à face. Mon cœur battait la chamade, mon corps battait le rappel.

 

A mon retour dans la salle, John me dit assez satisfait que j’avais repris des couleurs. J’allumai une cigarette en tremblant. Et en souriant.

Mes mains sentaient le citron.

6 mai 2009

News pepper

poivre_sichuan

Au quotidien, je suis plutôt facile à vivre : je m'adapte aisément à diverses situations, je suis généralement d'humeur égale (bon, faut pas trop m'en demander avant le petit-déjeuner, mais voilà tout), j'ai certes mes habitudes, mais on ne me connaît pas pour ma mauvaise humeur ou mon mauvais caractère. Sauf sur un ou deux points précis...

Ayant fort peu confiance en moi, je me tire une balle dans le pied dans de nombreux domaines : l'aspect physique, mes capacités intellectuelles, ma possibilité de réussir, de gagner, mes écrits... En amitié et en amour, aussi, j'ai du mal à comprendre ce que l'on me trouve, et j'en passe et des meilleures.

Et pourtant, de façon fortement contradictoire, je me sens plutôt sûre de moi niveau orthographe. C'est le minimum syndical quand on est prof de lettres, me direz-vous, mais non : les pires fautes, je les ai vues chez des camarades de prépa ou des collègues, et non chez les élèves (qui sont en train d'apprendre et qui sont fort "étourdis"). Ceci étant établi, je peux enfin dire que je suis extrêmement susceptible dès que l'on me fait remarquer une erreur dans mes productions. J'en fais assez peu et me targue de pouvoir les compter sur les doigts d'une main sur ce blog, par exemple. Mais dès que l'on me met le nez dans mes erreurs, c'est terrible. Je suis vexée comme un pou. Parce que dans ma petite tête d'oiseau, je me dis que je suis prise en faute (je SUIS la faute), que l'on me met face à mon incompétence ou ma bêtise, et que même dans le domaine orthographique, je n'assure pas...Et je deviens vite irascible... Je peux aisément faire revenir mes vilains démons contre lesquels j'ai lutté pendant bon nombre d'années, et être désagréable, voire glaciale...

Je ne m'en vante pas et je suis gênée après, mais c'est généralement trop tard.

Hier soir, j'ai découvert par hasard que l'un de mes anciens lecteurs et commentateurs avait quitté le navire suite à une réponse un peu vive de ma part sur la conjugaison que j'avais employée... Et je me suis sentie bien bête.

Pendant des années, j'ai entendu que j'étais glaciale, froide, trop franche, trop directe, pas diplomate, trop "charismatique"... J'ai su aussi très vite que ne rien dire ne me sauvait pas : mes yeux, mon visage disaient tout à ma place, apparemment. Alors j'ai pris sur moi pour devenir moins inaccessible, moins cassante. Mes progrès furent lents, mais il me semblait pourtant être parvenue à un bon compromis. Sauf que parfois, le naturel ressurgit au galop... Ce qui a été le cas par exemple avec ce lecteur. Le pire, c'est que je ne me rends même pas compte de ce côté rebutant sur le moment... Le pire du pire, c'est que j'ai l'impression de prendre sur moi et d'atténuer mes propos...

ortho_pingouins

Je ne vous dis pas dans le monde du travail, avant d'être prof, comment c'était... Etrangement, avec les élèves, c'est tout autre chose. Mais j'accepte mal aussi les reproches de collègues ou de mes supérieurs quant à ma pédagogie. Ces remarques-là sont rares car sans doute moins évidentes à faire. Dans ces cas-là, je ne trouve pas que c'est moi que l'on remet en cause, mais mon travail : l'énergie dépensée,le temps passé à préparer des activités efficaces et intéressantes, les choix d'oeuvres à lire, etc. J'ai rarement eu d'anicroches avec des collègues. Malheureusement, à chaque fois, j'ai été cinglante...

C'est aussi une qualité que de savoir et pouvoir dire les choses, aussi. Une aisance qui n'est pas donnée à tout le monde. Pourtant hier soir, je l'ai vécue comme le revers de la médaille...

Publicité
2 mai 2009

Petit poucet

Consigne 58 : Les éditions “DÉFI DU SAMEDI” cherchent pour  leur nouvelle collection “Yeux grands ouverts” des auteurs de littérature jeunesse.

La collection
“Yeux grands ouverts” sera destinée à un public de 5 à 8-9 ans (enfants qui commencent à lire seuls) et se propose de faire découvrir aux apprentis lecteurs les réalités du monde. Tous les thèmes de société peuvent être envisagés, en quelque endroit de la planète que ce soit. Un seul thème sera traité par album.

Le défi sera d’éviter de tomber dans la mièvrerie tout en gardant en tête que les enfants devront pouvoir lire seuls chacun des titres de la collection.


Collection Yeux grands ouverts.

« Petit Poucet » (à partir de huit ans)

Monsieur Victor est facteur au bord de la mer et passe tous les jours devant les mêmes maisons. Un jour, il va faire une rencontre étonnante avec Ludovic, un jeune garçon solitaire… Ils vont être amis, jusqu’à ce que Ludovic reçoive une lettre…

 

Petit Poucet

Monsieur Victor est facteur. Il est assez vieux et va bientôt s’arrêter de travailler. Il vit au bord de la mer, dans une petite maison grise.

Tous les jours, en faisant sa tournée, il passe devant une grande, vieille et belle maison. Elle a un immense jardin, un petit escalier de pierre, quatre fenêtres en façade et elle est inhabitée. Il n’y a donc jamais de courrier à y déposer, sauf à l’époque où des gens de la ville viennent s’y reposer pour les vacances.

chat_vert

Un jour, en passant devant la maison, monsieur Victor voit un enfant caché dans le jardin. Il s’appelle Ludovic. Personne ne savait d’où venait le petit garçon, mais ce n’était pas grave : monsieur Victor et lui sont devenus amis au fil du temps. Ludovic vit dans la grande maison vide.

Tous les jours, Ludovic attend monsieur Victor parce que pour lui, le facteur est quelqu’un d’important. Et monsieur Victor aime redevenir quelqu’un d’important. Quelqu’un qu’on attend.

A chaque passage du facteur, Ludovic demande s’il a du courrier. Monsieur Victor a trouvé cela amusant, au début. Puis, voyant que l’enfant est de plus en plus triste, il a essayé de trouver une solution.

Il a suggéré à Ludo qu’il fallait avoir une adresse et une boîte aux lettres, avec son nom inscrit dessus, pour recevoir du courrier. L’enfant trouve  la remarque juste, et admet sans honte face à son ami qu’il ne sait pas écrire son nom.

Bo_te_aux_lettres

Après son service, monsieur Victor revient vers la vieille maison au grand jardin, et de là ils partent tous les deux se promener sur la plage. Chaque jour, le facteur apprend à Ludo une lettre de son prénom. Ils écrivent avec application, à l’aide d’un bâton, dans le sable, les lettres simples.

cailloux_plage_orange

En une dizaine de jours, Ludovic a appris à écrire son prénom. Et il l’a recopié, en se concentrant, sur la boîte aux lettres verte : L.U.D.O.V.I.C. Il pense qu’il n’a jamais reçu de lettres parce qu’il n’a pas eu jusque-là de boîte, avec son nom écrit dessus.

Et tous les jours il attend impatiemment la venue du facteur. Mais il n’y a jamais rien pour lui. Monsieur Victor lui donne des prospectus colorés, des publicités pour calmer son impatience, mais Ludo, même s’il ne sait pas lire, devine que tous ces papiers ne lui sont pas adressés personnellement. Il n’est pas idiot.

L’enfant parle moins à monsieur Victor, et parfois, même, ne vient plus se promener en fin de journée avec lui. Monsieur Victor, qui vit seul dans sa petite maison grise, sent qu’il faut faire quelque chose de plus pour ne pas perdre Ludo.

Un soir, il s’installe sur sa vieille table de cuisine démodée, et étale devant lui un bloc de papier avec des lignes, une enveloppe blanche et un stylo à bille bleu.

Il commence tout d’abord par l’enveloppe, sur laquelle il écrit soigneusement :

LUDOVIC

Grande maison rue des Alouettes

Face à la mer

Monsieur Victor prend le temps d’écrire posément, de son écriture penchée et un peu maladroite. Puis il passe à la lettre. Il n’a pas écrit depuis si longtemps…

« Mon petit,

Je sais bien que tu ne comprendras pas ce que je t’écris, mais tant pis. Te voir triste me rend triste moi aussi, et je voudrais te redonner ce sourire que tu avais en arrivant ici. Parce que grâce à toi, j’ai retrouvé le mien.

Et puis je vais t’écrire ce que je n’ose pas te dire quand je te vois. J’ai peur pour toi, Ludo. Je ne sais pas d’où tu viens, et peu importe, après tout. Mais je voudrais bien que tu t’arrêtes un peu ici, et que tu ne te caches plus dans cette maison vide. La mienne est petite, mais on pourrait très bien y vivre à deux, tu sais ? Je t’apprendrais les autres lettres de l’alphabet, ou bien tu irais à l’école, et puis après on irait pêcher, ou bien se promener. Tu aurais de nouveaux amis, aussi.

On serait bien.

Je ferais un effort pour la cuisine, même si depuis la disparition de Jeanne, je me laisse un peu aller. Elle t’aurait adoré. Elle, elle aurait pu te faire des gaufres, ou d’autres choses comme ça.

Mais on s’en sortirait tous les deux, ensemble. Tu ne crois pas ?

Voilà, mon petit. Je vais m’arrêter là, car je ne suis pas habitué à écrire des lettres. J’espère que celle-ci te rendra le sourire.

A demain, mon petit Ludovic.

Victor »

 

lettre_enveloppe_jaunes

Monsieur Victor plie la lettre et referme l’enveloppe, qu’il met directement dans sa sacoche pour la tournée du lendemain.

Comme d’habitude, Ludo se tient devant la grille, attendant le facteur. Mais il n’a plus cette impatience des débuts. Il n’espère plus vraiment.

Avec une certaine fierté, monsieur Victor retire alors la lettre de sa sacoche et la remet à Ludovic. Très surpris, l’enfant demande plusieurs fois si c’est vraiment pour lui. Il voit son prénom sur l‘enveloppe, identique à celui écrit sur la boîte.

Mais il ne l’ouvre pas. Il la cache sous son t-shirt, contre sa poitrine, l’empêchant de glisser avec son bras.

Il se met à rire, lance un grand « Merci ! » au facteur, et court vers la plage. Monsieur Victor doit finir sa tournée. Il crie à Ludo qu’ils se verraient tout à l’heure, mais n’a aucune réponse. L’enfant est sans doute trop loin. Et puis il y a le vent, aussi. Content mais un peu triste, le facteur reprend son vélo et part.

coucher_de_soleil_vague

En fin de journée, comme toujours, monsieur Victor passe devant la vieille maison au grand jardin et attend Ludo. Mais celui-ci ne vient pas. Ludovic est reparti comme il est venu.

porte_lentille_violette

Le vieux facteur redevient silencieux. Il est blessé mais est aussi inquiet pour cet enfant qui lui a donné tant d’amour sans le savoir.

Depuis, Monsieur Victor, tous les jours, s’arrête devant la maison rue des Alouettes, et réécrit à la craie, sur la boîte aux lettres verte, les sept lettres de l’alphabet qu’il préfère : L.U.D.O.V.I.C.

 
27 avril 2009

Miss Paris

masque_oxyg_ne

Ayè, je suis de retour. Le truc drôle, c'est qu'hier soir, nous avons décollé avec 1h15 de retard à cause d'une avarie concernant la climatisation. Qui a dit que j'avais la poisse ? J'ai donc fait 8 heures de vol au lieu de 7. Je sens encore les effets de la pression sur moi, je crois.
En rentrant, déjeuner léger, ménage, cadeaux, papotage...
Le collège a été très cool, apparemment. Comme mon jour de repos est le mardi, je ne reprendrai que mercredi. Ouf ! Car je risque d'être bien décalée demain.
Là, j'ai un début de migraine sans doute dû au stress des deux derniers jours et au manque de sommeil : j'ai dormi moins de deux heures dans l'avion, et suis arrivée sur Paris alors que pour moi il était 6h du matin...
Je ne suis guère causante, mais je vais vous mettre une bafouille écrite hier en salle d'embarquement, tiens...


C'est drôle comme, en avion, face à un ciel bleu limpide, sans l'ombre d'un nuage, on peut nous annoncer des perturbations.
Un peu comme dans la vie, en somme. Mais le souci, c'est qu'on n'a ni ceinture de sécurité, ni masque  oxygène qui tombe automatiquement devant nous. Et encore moins de gilet de sauvetage.
Dans la vraie vie.

25/4/09, Toronto, 19h55

25 avril 2009

Lettres d'adieu

Consigne 57 : écrire des lettres d'adieu en un minimum de signes...



*Tu m’as donné ton nom en me faisant renaître, mais jamais dit « je t’aime », même sur ton lit d’hôpital. J’ai tourné le dos à tes cendres. Trop-plein d’amour dans le silence.

Je t’aime, Papa.

 

*Chéri,

Tu m’as demandé de fermer la porte à cause des courants d’air en beuglant comme un veau qui va naître. Je l’ai fermée derrière moi : le vent m’a emportée.

Trouve une bonne avant d’en épouser une.

 

*New-York,

Je t’ai croquée. Je reviendrai finir la pomme une autre fois.

See you !

 

*Tipiak,

Espèce de fripon pirate, tu crois pouvoir voler nos recettes ? Ben, non ! On a tout mis au coffre et un certain Madoff s’occupe de nous. Ah ah ! Tu ne nous auras pas !

Les vieilles Bretonnes en coiffe

 

*Adieu frimas, vent glacé, feuilles mortes et branches nues !

Le printemps

 

*Vous m’avez gonflée pendant des années, et voilà que je vais vous éclater, kilos !

 

*Votre lumière m’éclate au visage. Je vous ai croisés une fois Paris, et puis ici, à New-York. Je vous ai en moi, maintenant.

Adieu, fleurs du soleil qui me faites pluie.

18 avril 2009

Vertiges

Consigne 56 : vous pouvez inviter un écrivain à votre table, mort ou vivant... Que lui dites-vous ?


rimbaud_sur_une_terrasse_2

_ Arthur… Je peux vous appeler Arthur ? J’ai passé ma vie à utiliser votre nom de famille, mais jamais votre prénom.

Il sourit vaguement. Je prends cela pour un consentement.

_ Honnêtement, je ne sais que vous dire. Vous êtes là, et… Je suis comme une adolescente, un peu dépassée.

_ L’adolescence…, murmure-t-il dans un soupir.

_ Oui, la vôtre a été quelque peu « agitée » d’après ce que l’on sait de vous…

_ Mmm.

Il se roule une cigarette. Je ne fume pas mais j’aurais presque envie de lui voir en rouler une pour moi.

_ Arthur… Je me suis toujours interrogée sur le Harar. Pourquoi ce choix ? Pourquoi l’Afrique ?

Il allume sa cigarette, avale longtemps la fumée et ferme les yeux. Je me sens terriblement cruche. Je décide de me taire. En fait, je ne veux le faire parler que pour découvrir chaque grain de sa voix.

La nuque légèrement en arrière, il recrache lentement la fumée et se met à parler.
J’écoute, hypnotisée. J’aurais envie de me distinguer, qu’il ne me trouve pas pesante ou bécasse, alors que je bois ses paroles.

Je ne sais combien de temps il a parlé. J’admire ses fines mains lorsqu’il garde les yeux fermés. J’ai hésité à sortir mon appareil photo pour le prendre dans cette position, abandonné.

Je souris.

_ Arthur, je sais que vous étiez intéressé par la photographie, là-bas…

Son œil s’allume encore plus. Et là, comble du comble, nous causons photo, Rimbaud et moi ! Je lui parle de mon envie de tout à l’heure de saisir ce moment incroyable. Il ne réagit pas. Je ne passe pas outre. J’aurais peut-être dû.

Je dois lui sembler bien fade. Je sens qu’il ne va pas tarder à partir, une fois que le vin sera fini…

_ Arthur, si je n’avais pas aimé les femmes, je sais que j’aurais cherché un amour masculin vous ressemblant…

_ L’amour…, soupire-t-il dans un souffle.

_ …

Je reprends quand même, quitte à être ridicule –comme on l’est toujours face à ses idoles.

_ Arthur… Vous avez été mon premier amour littéraire. Je ne comprenais grand-chose à douze-treize ans, et c’est la même chose aujourd’hui. Mais vous étiez une lumière insaisissable, un radeau poétique, une porte vers Ailleurs.

Silence.

_ Merci. Merci d’avoir été comme un trésor qui ne semblait appartenir qu’à moi. A vingt-et-un an, je me suis dit une seule chose : « Je ne serai jamais Rimbaud ». Je crois que c’est mieux ainsi.

Il écrase sa cigarette. Se lève doucement. Remet son col en place. Ce geste m’étonne.

Et puis, sans que je m’y attende, il passe sa main dans mes cheveux, et caresse ma joue. Il me regarde droit dans les yeux. Je frissonne. Il sourit. Il est magnifique quand il sourit.

_ Au revoir, Mademoiselle Arthur !

Il s’éloigne en riant, les mains dans les poches.

Je reste longtemps face à la bouteille et à la chaise vides.

New-York, 15 avril 2009, vers 16h30,

face à l’Empire State Building

11 avril 2009

Après la pluie

Consigne 55 : cette fois-ci, c'était la soif...


"Après la pluie"

Ils étaient là, face à face. Elle avait longtemps attendu ce moment espérant que ce serait LE bon, enfin, oui. De discussions sans fin aux promesses coquines, elle l’avait fait patienter deux mois sur le net. Mails, dial, MSN, puis l’image qu’elle avait cédée via la webcam, à bout de patience : elle voulait le voir aussi.

Passées ces premières épreuves, elle avait accepté de le rencontrer. Sans se précipiter, elle avait voulu le tester sur bien des plans, comme on choisit une nouvelle voiture après un essai de conduite. C’était affreux, elle le savait et l’assumait parfaitement.

L’homme devenait à son tour un produit de consommation. Mais là, arrivée à trente-cinq ans, elle voulait une valeur sûre. Regarder Friends ou Ally Mc Beal devenait pathétique à force de s’y reconnaître. Pourtant, le personnage d’Ally lui parlait tellement ! Elle se souvenait encore de certains épisodes, comme celui dans lequel l’un des personnages masculins n’avait qu’un seul défaut : il mangeait et parlait en même temps. Des morceaux de salade restaient collés à ses dents. Ou encore celui qui avait un rire de cochon, horrible. Et Ally qui ne pouvait pas aller au-delà de ces défauts, à la fois minimes et énormes.

Le test de la promenade sur les quais de Paris avait été une réussite. Marche lente, furetage dans les vieux livres, pause sur le Pont des Arts, crêpe dans les Halles… Parfait : il n’avait rien contre la douceur ni contre une grande dose de romantisme.

Sa voix, aussi. C’était important, la voix, pour elle. Elle n’avait rien de renversant, mais rien de repoussant non plus.

Elle avait donc échafaudé toute une liste de paramètres et de critères à cocher, à remplir, à nuancer. L’un des derniers tests était celui du restaurant. Et elle savait très bien que le dernier, le plus fatal, le plus excitant et le plus angoissant aussi, viendrait après : faire l’amour ensemble.

Ils étaient donc là, face à face, dans ce restaurant. Elle aurait voulu le laisser choisir, mais elle s’était dit qu’il valait mieux se régaler les papilles en cas de déconvenue, plutôt que de prendre le risque de mal manger.

Les petites assiettes tournaient devant eux, contenant des mets japonais délicieux. Le rythme irréprochable des tapis donnait presque le tournis. Ou avait au moins un caractère hypnotique.

La discussion ronronnait. Rien d’extraordinaire, non plus, mais comparé à d’autres mâles qu’elle avait voulu rencontrer, celui-ci avait un certain relief. Les assiettes défilaient, s’empilaient doucement entre eux. L’atmosphère était lourde au dehors comme au-dedans : le temps était à l’orage, il faisait chaud et moite. Elle, sensible à ce genre changement, commençait à étouffer. Lui ne semblait pas en souffrir. Il parlait. Et il tentait de lui frôler la main, doucement.

La bouteille d’eau et celle de vin blanc trônaient entre leurs verres. Leurs verres quasi vides. Et par principe, elle refusait de se servir. Oui, l’égalité des sexes, blabla, ne pas attendre que l’homme fût galant si l’on voulait être traitées en égales de ces messieurs, gnagnagna. Toutes ses copines tenaient ce discours. Mais elle résistait. Somme toute, cela faisait aussi partie du jeu de séduction.

Au-dessus des algues et des sashimis, il lui faisait des yeux de merlan frit : il avait été fort patient jusque-là, mais on sentait bien que son désir était prêt à rompre les digues. Emoustillé par l’idée que c’était enfin LE soir où ils feraient l’amour, il se lâchait dans ses propos. La mangeant des yeux, il jouait sur le double sens de ses phrases et parlait de son envie de goûter ses sushis en prenant tout son temps ou, au contraire, de dévorer ses makis…

Elle souriait à peine, faisant semblant de ne pas comprendre l’ambigüité de ses propos. Elle ne pensait qu’à une chose : savoir s’il allait enfin la servir en eau. Elle n’en pouvait plus de ressentir la soif, mais elle s’obstinait à attendre. Fichue sauce soja salée ! Et cette température qui ne cessait d’augmenter… De petites gouttes de condensation perlaient le long de la bouteille en verre.

Les assiettes continuaient à s’empiler. Ils n’avaient évidemment plus faim depuis longtemps. Etrangement, elle qui était non fumeuse, avait envie d’allumer  une cigarette à ce moment-là. Enfin, elle se voyait fumer une cigarette, imaginant que cela la calmerait. Sans savoir si cette drogue douce avait tant de vertus. L’eau s’était réchauffée mais peu lui importait : elle rongeait son frein en attendant. Lui, croyant qu’elle ne voulait plus rester en ce lieu, mais bien avoir chaud pour d’autres raisons, s’empressa de demander l’addition, émoustillé.

Et là, il se saisit de la bouteille d’eau, enfin. Elle vit parfaitement le mouvement de son bras, de sa main, lentement se décomposer. Au même rythme, un sourire commençait à percer sur son visage de femme douce mais opiniâtre.

Il se versa un verre, en finissant la bouteille et en s’étonnant qu’elle n’eût pas soif.

Elle, la bouche presque pâteuse, avec cette désagréable impression d’avoir la langue gonflée, ne put sortir un seul mot. Elle pensa très fort à Ally Mc Beal à ce moment-là. Elle se leva sans un mot, croisa la serveuse qui revenait avec l’addition, sortit rapidement du restaurant pour qu’il ne puisse pas la rattraper, et s’échappa par quelques petites rues presque en courant, malgré la chaleur.

Non, l’homme avec qui elle voudrait passer le reste de sa vie ne pouvait pas la laisser mourir de soif. Et elle ne pouvait pas faire avec.

Elle reprit son rythme de marche assez lent et régulier. Le ciel était sombre. Il se mit à pleuvoir très doucement. Elle leva les yeux vers le ciel, et sourit. Lorsque la pluie s’intensifia, elle s’arrêta de marcher, pencha la tête en arrière, ramenant ses cheveux pour dégager son front et sourit complètement.

Inconsciemment, elle se mit à entrouvrir la bouche pour avaler l’eau. Elle était belle et étrangement offerte. Comme si elle faisait l’amour avec la pluie.

Sur le trottoir d’en face, un homme sans parapluie la regardait. Il la trouva magnifique.

Il traversa.

Publicité
<< < 1 2 3 4 5 6 > >>
Newsletter
19 abonnés
Publicité
Visiteurs
Depuis la création 421 472
Publicité