17 mai 2006

Littérature buissonnière

belleseigneur

Albert Cohen, Belle du Seigneur,
Gallimard, Folio, 1120p., 9€


Parce qu'une jeune demoiselle m'y a replongée sans le vouloir... Un extrait de Belle du Seigneur, roman troublant-fascinant d'Albert Cohen :
"Attentes, ô délices, attentes dès le matin et tout le long de la journée, attentes des heures du soir, délices de tout le temps savoir qu'il arriverait ce soir à neuf heures, et c'était déjà du bonheur. Aussitôt réveillée, elle courait ouvrir les volets et voir au ciel s'il ferait beau ce soir. Oui, il ferait beau, et il y aurait une nuit chaude avec beaucoup d'étoiles qu'ils regarderaient ensemble, et il y aurait du rossignol qu'ils écouteraient ensemble, elle tout près de lui, comme la première nuit, et ensuite ils iraient, iraient se promener dans la forêt, se promener en se donnant le bras. Alors, elle se promenait dans sa chambre, un bras arrondi, pour savourer déjà. Ou bien, elle tournait le bouton de la radio, et si c'était une marche guerrière déversée de bon matin, elle défilait avec le régiment, la main à la tempe, en raide salut militaire, parce qu'il serait là ce soir, si grand, si svelte, ô son regard.
Parfois, elle refermait les volets, tirait les rideaux, fermait à clef la porte de sa chambre, mettait des boules de cire dans ses oreilles pour n'être pas dérangée par les bruits du dehors, bruits que cette belle pédante appelait des réducteurs antagonistes. Dans l'obscurité et le silence, couchée, elle fermait les yeux pour se raconter, souriante, ce qui s'était passé hier soir, tout ce qu'ils avaient dit et tout ce qu'ils avaient fait, se le raconter, blottie et ramassée, avec des détails et des commentaires, s'offrir une fête de racontage à fond, comme elle disait, et puis se raconter aussi ce qui se passerait ce soir, et il lui arrivait alors de toucher ses seins.
Parfois, avant de se lever, elle chantait tout bas, tout bas pour n'être pas entendue par la domestique, chantait contre l'oreiller l'air de la Pentecôte de Bach, remplaçait le nom de Jésus par le nom de l'aimé, ce qui la gênait, mais c'était si agréable. Ou encore elle parlait à son père mort, lui disait son bonheur, lui demandait de bénir son amour. Ou encore elle écrivait le nom de l'aimé sur l'air, avec son index, l'écrivait dix fois, vingt fois. Et si, n'ayant pas encore pris son petit déjeuner, elle avait soudain un borborygme de faim, elle se fâchait contre le borborygme. Assez! criait-elle au borborygme. C'est vilain ! Tais-toi, je suis amoureuse! Bien sûr, elle se savait idiote, mais c'était exquis d'être idiote, toute seule, en liberté.
Ou encore elle décidait de faire une séance de regardage à fond. Mais d'abord se purifier, prendre un bain, indispensable pour le rite, mais attention, engagement d'honneur de ne pas se raconter dans le bain comment ce serait ce soir, sinon on n'en finirait plus et ça retarderait le rite. Vite le bain et puis vite avec lui, vite la séance de regardage ! A cloche-pied parce qu'elle était heureuse, elle courait vers la salle de bains. Devant la baignoire lente à se remplir, elle entonnait de toute âme l'air de la Pentecôte.


Mon âme croyante,
Sois fière et contente,
Voici venir ton divin roi.

Après le bain, c'était le même cérémonial que pour le racontage. Volets fermés, rideaux tirés, lampe de chevet allumée, boules de cire dans les oreilles. Le dehors n'existait plus et le rite pouvait être célébré. Les photographies étalées sur le lit, mais à l'envers pour ne pas risquer de les voir d'avance, elle s'étendait, prenait la photographie préférée, lui sur le sable d'une plage, la recouvrait tout entière de sa main, et c'était la fête de regarder. D'abord, rien que les pieds nus. Beaux, bien sûr, mais pas follement intéressants. Sa main remontait un peu, découvrait les jambes. C'était mieux, beaucoup mieux déjà. Aller plus haut ? Non, pas tout de suite, attendre jusqu'à n'en plus pouvoir. Enfin, par petits coups, sa main se déplaçait, révélant progressivement, et elle se repaissant. C'était lui, lui de ce soir. Ô le visage, le visage maintenant, lieu de bonheur, le visage, son beau tourment. Attention, ne pas regarder trop. Lorsqu'on regardait trop, on ne sentait plus. Oui, le visage était tout de même le plus important, quoique le reste aussi, tout le reste, même ce qui, enfin oui. Lui, tout lui, de tout lui sa religieuse.
Elle se défaisait de son peignoir, regardait tour à tour son homme nu et la femme nue de son homme. Ô Sol, sois ici, soupirait-elle, et elle éteignait, pensait à ce soir, dès qu'il arriverait, leurs bouches. Mais elle n'oubliait pas, ne voulait pas oublier que c'était lui qu'elle aimait avant tout, lui, son regard. Et ensuite il y aurait ce qu'il y aurait, l'homme et la femme, poids béni, ô lui, son homme. Lèvres ouvertes, lèvres humides, elle fermait les yeux, et ses genoux se rapprochaient.
Attentes, ô délices. Après le bain et le petit déjeuner, merveille de rêvasser à lui, étendue sur le gazon et roulée dans des couvertures, ou à plat ventre, les joues dans l'herbe et le nez contre de la terre, merveille de se rappeler sa voix et ses yeux et ses dents, merveille de chantonner, les yeux arrondis, en exagérant l'idiotie pour mieux se sentir végéter dans l'odeur d'herbe, merveille de se raconter l'arrivée de l'aimé ce soir, de se la raconter comme une pièce de théâtre, de se raconter ce qu'il lui dirait, ce qu'elle lui dirait. En somme, se disait-elle, le plus exquis c'est quand il n'est pas là, c'est quand il va venir et que je l'attends, et aussi c'est quand il est parti et que je me rappelle. Soudain, elle se levait, courait dans le jardin avec une terreur de joie, lançait un long cri de bonheur. Ou encore elle sautait par-dessus la haie de roses. Solal ! criait cette folle à chaque bond.
Parfois, le matin, alors qu'elle était absorbée par quelque tâche solitaire, tout occupée à cueillir des champignons ou des framboises, ou à coudre, ou à lire un livre de philosophie qui l'ennuyait, mais il fallait se cultiver pour lui, ou à lire avec honte et intérêt le courrier du cœur ou l'horoscope d'un hebdomadaire féminin, elle s'entendait tout à coup murmurer tendrement deux mots, sans l'avoir voulu, sans avoir pensé à lui. Mon amour, s'entendait-elle murmurer. Vous voyez, mon chéri, disait-elle alors à l'absent, vous voyez, même quand je ne pense pas à vous, en moi ça pense à vous.
Ensuite, elle rentrait, essayait des robes pour décider de laquelle elle mettrait ce soir, et alors elle se regardait dans la glace, se régalait d'être admirée par lui ce soir, prenait des attitudes divines, imaginait qu'elle était lui la regardant, afin de se représenter ce qu'il penserait vraiment de cette robe. Dites, vous m'aimez ? lui demandait-elle devant la glace, et elle lui faisait une moue adorable, hélas gaspillée. Ou encore elle lui écrivait sans raison, pour être avec lui, pour s'occuper de lui, pour lui dire des phrases ornées, intelligentes, et en être admirée. Elle envoyait la lettre par exprès ou allait en taxi l'apporter au Palais et la remettre à l'huissier. Très urgent, disait-elle à l'huissier.
Ou encore, prise d'une terrible envie de l'entendre, elle lui téléphonait, après avoir renvoyé tous chats éventuels de sa gorge et fait quelques essais d'intonations dorées, lui demandait mélodieusement et en anglais s'il l'aimait, en anglais à cause de la domestique aux aguets. Ensuite, toujours en anglais et d'une voix céleste, elle lui rappelait inutilement ce soir à neuf heures, lui demandait s'il pourrait lui apporter cette photo de lui à cheval, et aussi lui prêter cette cravate de commandeur si jolie, thanks awfully, puis l'informait qu'elle l'aimait, et de nouveau lui demandait s'il l'aimait, et alors, la réponse ayant été satisfaisante, elle faisait à l'embouchure du téléphone un sourire de cadeaux de Noël. La conversation terminée, elle raccrochait, sa main gauche tenant encore une touffe de ses cheveux et l'effilant comme au temps de son enfance lorsqu'elle devait, fillette gênée, répondre à une grande personne. La touffe lâchée et les ondes d'émoi disparues, elle souriait de nouveau. Oui, elle s'était bien comportée, sans enrouements et sans embrouillages de timidité. Oh oui, elle lui avait plu ! Chic, chic !
Un dimanche, alors qu'elle lui téléphonait au Ritz, sa voix s'étant soudain enrouée, elle n'avait pas osé se racler la gorge pour l'éclaircir, de peur du son ignoble qui la déshonorerait, et il l'aimerait moins. Alors, sans hésiter, elle avait brusquement raccroché, avait chassé une famille nombreuse de chats, avait prononcé quelques mots pour s'assurer que sa voix était redevenue divine, avait téléphoné de nouveau et bravement expliqué qu'ils avaient été coupés, lui avait demandé s'il avait regardé sa photographie en se réveillant, et comment était-il habillé, ah en robe de chambre, et laquelle ? Et l'aimait-il ? Merci, oh merci, moi aussi tellement, et savez-vous, aimé, tout à l'heure je suis allée dans une église pour penser à vous, une église catholique parce qu'on peut mieux s'y concentrer. Dites, voulez-vous que je mette ma robe roumaine ce soir ou la soie sauvage ? La roumaine ? Très bien. A moins que vous ne préfériez la rouge que vous avez aimée, je crois. La roumaine plutôt ? Vous en êtes sûr ? Vous n'en êtes pas fatigué ? Bien, ce sera la roumaine. Dis, tu m'aimes ?
Le téléphone terminé, elle restait immobile, le récepteur à la main, charmée par lui, charmée par elle. Soudain, je me rappelle. Une autre fois, étant en train de lui téléphoner et sentant qu'elle allait éternuer, elle avait raccroché sans plus, afin de lui cacher cet autre bruit dégradant. Bon, assez, ça suffit."
Les amours d'Ariane et Solal, chef d'oeuvre ironique et littéraire, qui ont mis trente ans à être édités en poche. L'écriture est envoûtante; la subtilité des sentiments désarmante. A lire, résolument (pour des lecteurs déjà aguerris, il me semble).

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16 mai 2006

Message temporaire

Voilà, je peux quitter AOL si je le désire sans aucun regret : toutes mes archives de l'ancien blog ont été basculées sur Canalblog ! La collection automne-hiver 2005 est enfin en ligne... ;o)

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Save the world

palau

(Lu dans le magazine Géo)
La petite République de Palau, dans l'archipel de Micronésie, a mis dans sa Constitution la sauvegarde de la nature et de l'environnement. Cette dernière notion est au programme scolaire depuis dix ans...
Cet archipel est devenu le paradis des plongeurs tant la faune et la flore sous-marines sont belles. Les habitants font preuve d'une écologie sensible et intelligente (ils replantent eux-mêmes certaines espèces dans les fonds marins...).

 

Tout cela laisse rêveur, en notre pays dit "avancé", non ?

palau_2

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"Autofiction"

lunarpark

Bret Easton Ellis, Lunar Park,
Robert Laffont, coll. Pavillons, 380 p., 20€


Quel étrange livre. Quel livre étrange. Je ne sais qu'en penser. Tout se mêle : autofiction, gore, fantastique, policier, autobiographie romancée... Le pitch est quasi infaisable. Le premier chapitre déroutant; on hésite entre renoncer au livre ou s'accrocher. L'histoire tourne autour des drogues, d'une vie de famille déconstruite, d'un couple actrice célèbre/auteur scandaleux à succès, de disparitions d'enfants, de la création littéraire (les histoires inventées deviennent réelles), du décès du père... J'ai rarement été aussi mal à l'aise et apeurée en lisant un livre contemporain.
Soit B.E. Ellis est un génie (ce que beaucoup semblent dire), soit c'est un fou (ou bien est-ce la même chose ?). Soit ce livre est un chef d'oeuvre, soit c'est un amas d'histoires plus ou moins immondes. A vous de choisir.
Et je serais curieuse de connaître votre opinion sur ces points.

(Ce livre a été élu "Meilleur livre de l'année 2005" par le magazine Lire. Ce qui ne veut pas dire grand-chose, car j'estime fort peu ce dernier, mais bon. Tout comme  Frédéric Beigbeder à la critique dithyrambique ...)

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14 mai 2006

Construire ses souvenirs

N'a-t-elle pas l'air d'une reine que le monde ignore ?

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Elle ne voyait pas même mon boîtier photo, ni n'entendait le déclencheur... Photos volées, mais j'en suis heureuse.

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Et ce cadre photo, impossible de le sortir du champ, rempli d'images de mon père...

Hommage silencieux et virtuel à cette reine despotique et tendre, qui implore lorsque nous partons de ne pas la laisser, car elle n'a plus que nous. Puis elle nous embrasse au goût d'eau de Cologne douce, du fond de son fauteuil roulant.

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Regards

En cette belle journée de soleil, je vais sans doute aller m'enfermer avec ma mère dans une maison de retraite...
Ma grand-mère paternelle, avec ses 91 ans, ne se porte pas bien depuis son opération du col du fémur : elle ne plaisante plus, ne râle plus, n'exige rien, et surtout, n'a envie de rien... Son regards de vieille femme coïncide de façon troublante avec celui de mon père à la fin de sa vie...
Envie de prendre en photo, version noir et blanc, son visage. Est-ce pour rendre un dernier hommage à cette femme ou pour retrouver un peu de mon père, après toutes ces années ? Le seuil entre voyeurisme, fascination, admiration, et regrets est bien mince. Mais j'ai toujours dit que l'Art n'avait de morale que ce qui pouvait nuire à autrui. Si je fais ces photos, à qui nuirai-je ? Telle est la question.

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"Kissing a fool"

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13 mai 2006

Master mind

harnoncourt


Trois petits tours et puis s 'en vient, sur son fidèle scooter, à la recherche de l'Affaire à ne pas manquer. Aujourd'hui fut une assez bonne journée (malgré les places du concert tant rêvé parties à...271€) : j'ai trouvé à la Fnac une version de La Flûte enchantée que je voulais depuis longtemps (celle de Nikolaus Harnoncourt) à 9.90€ ,et acheté le dernier Fred Vargas (si vous ne connaissez pas cet auteur, foncez en lire).
Ensuite, un monoculaire au même prix que Mozart, pour apercevoir mes flèches en cible sur le pas de tir, de façon plus pratique qu'avec les jumelles.
J'ai réussi à éviter le gros de la pluie, qui me stressait un peu : je n'avais pas été sur le scooter par ce temps indécis depuis mon acccident en décembre (oups, il manque les archives de ce mois-là !).
Et puis ce matin, j'ai été plutôt efficace concernant la gestion administrative FFH.
Rien que du banal, pardonnez mon insolence virtuelle de vous parler de ces choses sans grand intérêt, et pourtant... Et pourtant vous les lisez. Et pourtant je ne peux m'empêcher de les écrire, peut-être pour compenser les cruels vides que je laisse béants sur ce blog; certains aspects de ma vie que je voile. On a beau dire que ce site est extrêmement personnel, je n'y dévoile que ce que je décide d'y montrer.
Non ?

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Money money money

Ma première enchère a été dépassée à l'instant. Je ne compte pas mettre plus que ce que j'aurais dû pour des places de catégorie 1. J'ai placé une autre enchère, mais sans grand espoir : deux places ont été vendues...210€. Et mon prix maxi, c'est 160€ .

george_michael


Allez, je me consolerai en achetant une robe lundi, si vraiment je ne peux aller à ce concert. L'un ne remplace pas l'autre, loin de là, mais ça met du baume au coeur.

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12 mai 2006

Arghhhhhhh

Ô rage, ô désespoir, ô énervement : en deux jours, toutes les places, y compris celles debout et/ou dans la fosse, ont été vendues... J'en avais la gorge serrée d'impuissance. D'autant plus que les nanas de la Fnac ont eu l'indélicatesse de causer devant moi avec un de leurs collègues : "T'inquiète, si on peut en débloquer deux on t'appelle ce midi"... Elles parlaient évidemment du concert de G.Michael. Quinze ans que j'attends ça, et elles ont le culot de me faire ce coup-là.
Seule solution de secours : Ebay, avec le risque de payer plus cher... Tiens, je vais y jeter un oeil, pour voir.

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